Bienvenue dans la partie actualités
Syndiquer le contenu

Culture et barbarie, Evelyne OLÉON

Le concept de culture en ces deux acceptions – civilisation et culture de l’esprit – a pour antonyme celui de  barbarie. Il est quasiment impossible de réfléchir à la civilisation sans rencontrer comme son autre et son contraire ou parfois même comme son produit, des barbares et de la barbarie.
Or ce terme «  barbarie » a une forte connotation qui peut rendre suspect son usage en philosophie : le barbare, c’est l’autre, celui que l’on rejette et qui réunit dans l’univers symbolique de la représentation toutes les peurs. La barbarie désigne dans la représentation commune un état qui condense, pour celui qui emploie le vocable, tout ce que l’on peut juger contraire au respect moral, à l’humanité, à la civilisation. L’usage du terme barbarie a souvent valeur de sentence et de condamnation. Le terme est trop commode pour être rigoureux.
Il faudra donc préciser le concept par une approche historique et critique qui mettra en évidence les glissements de sens. Le barbare désigne d’abord avec les grecs l’altérité linguistique – celui qui ne parle pas le grec – avant d’exprimer une altérité géographique avec les romains – celui qui se trouve à l’extérieur du limes. Il ne s’agirait alors que d’une relativité ethnologique – l’autre civilisation - mais qui va très vite se teinter d’une dépréciation et d’un jugement de valeur – civilisation moindre. Le barbare deviendra le sauvage. C’est un tel usage que dénonceront Montaigne, Las Casas ou Lévi-Strauss comme relevant d’une illusion ethnocentrique. Le jugement de valeur ethnologique va alors laisser la place à un jugement de valeur moral qui concerne cette fois moins les barbares que la barbarie : la barbarie désignant les actes de cruauté et d’inhumanité. C’est par la non reconnaissance de l’humanité en l’homme que l’on pourra ici juger de la barbarie. On verra que cette barbarie-là ne se situe plus en dehors de la civilisation mais qu’elle en a souvent été un produit comme on le voit avec le colonialisme, que le même préjugé qui a produit « des barbares » par exclusion de l’altérité, a barbarisé le civilisé, « décivilisé le colonisateur » selon l’expression d’Aimé Césaire.
On en viendra alors à l’autre sens du mot culture : la culture entendue comme culture de l’esprit et enrichissement intellectuel. Produit de la civilisation cette culture-là non plus n’épargne pas de la barbarie et peut très bien séjourner avec elle. Comme le notait symboliquement Georges Steiner, Buchenwald est situé à quelques kilomètres du jardin de Goethe. Pourtant, comme en témoigne Primo Levi à Auschwitz, le peintre Music à Dachau, il se pourrait que la culture soit aussi l’ultime rempart face à la barbarie. On cherchera alors ce qui, dans la culture, peut résister à la barbarie. «  Ce que l’on garde en tête est le seul bien que la barbarie ne puisse nous ôter » écrivait Jean Clair dans La barbarie ordinaire.